mercredi 23 janvier 2013

Décès du photojournaliste Enrique Meneses

De la guerre de Suez à la révolution cubaine, de l'Afrique à  la marche pour les droits civiques à Washington, de l’Inde à Sarajevo, le journaliste et photographe espagnol Enrique Meneses a parcouru le monde. Travailleur passionné et infatigable, celui que nombre de jeunes journalistes saluent comme un modèle et un maître est décédé le 6 janvier 2013 à l'âge de 83 ans.


« Je suis né dans une rédaction »
Enrique Meneses est né à Madrid en 1929. Son père, également journaliste, crée plusieurs journaux en Espagne. En 1936, la famille émigre en France où le père fonde une agence de presse. C'est donc dès son plus jeune âge qu'il baigne dans la profession. Une passion qui ne le quittera plus. « Je n'ai pas arrêté d'écrire un seul jour depuis que j'ai 15 ans », déclare-t-il dans une interview à El País en 2011. En 1945 la famille rentre en Espagne après un passage par le Portugal.


En 1947, alors qu'il n'a que 17 ans, Enrique Meneses réalise son premier reportage sur la mort du célèbre torero Manolete puis suit des études de journalisme avant d'obtenir son diplôme en 1952. Ce qui ne l'empêchera pas de déclarer bien des années plus tard que la seule université valable « est celle de la rue ». Car Meneses est un homme de terrain, de rencontres, un amoureux de la vie et des autres, pour qui le métier de journaliste se compose à « 70 % de patience, 20 % de professionnalisme et 10 % de chance ».

« De l'encre dans les veines... avec un peu de whisky »
C'est presque par hasard qu'Enrique Meneses se lance dans le photoreportage. Nous sommes dans les années cinquante et il collabore à différents journaux. Mais « les médias hispanophones paient tellement mal » qu'il décide de continuer à exercer son métier en se servant d'un appareil photo, car « la photographie n'a pas besoin de traduction ». Cela lui permet de vendre son travail dans le monde entier, notamment grâce aux agents qui le représentent en Espagne, en France, en Grande Bretagne, aux États-Unis... Mais il n'arrête pas d'écrire pour autant. En plus de son appareil, il a toujours avec lui des carnets dans lesquels il note tout et un magnétophone pour les interviews.
En 1954, il se lance dans un périple de plusieurs mois qui le mène à travers l'Afrique, du Caire au Cap. Puis, en octobre 1956, il est le seul journaliste occidental à couvrir la guerre de Suez du côté égyptien.
L'année suivante, il est encore le premier à couvrir la révolution cubaine. Il passe plusieurs mois dans la Sierra Maestra aux côtés des guérilleros et ses photos, que Paris Match publie dans trois numéros consécutifs, vont faire le tour du monde. Des photos qui auraient bien pu ne jamais voir le jour. Meneses monte un petit laboratoire clandestin pour développer ses films. Puis il coud les négatifs et une cinquantaine de feuillets dans les jupons d'une jeune cubaine, Pilar Ferrer. « Je n'avais laissé de la place qu'au niveau des fesses pour qu'elle puisse s'asseoir dans l'avion. » La publication de ces photos lui vaudra d'être expulsé de l'île mais fera connaître au monde entier la lutte que mènent les barbudos contre le dictateur Batista. « Avant que Meneses ne publie ses reportages, personne au monde ne savait qu'il y avait une révolution à Cuba », écrira Ernesto Che Guevara dans ses mémoires.


Des années soixante aux années quatre-vingt dix, il crée ou dirige des agences de presse (Delta Press, Fotopress, Videopress), des revues (Les éditions espagnoles de Lui et de Playboy, Los aventureros), des émissions de télévision et de radio (« A toda plana », « Los reporteros », « Robinson en África »), pratique la photographie de nu... Enrique Meneses ne s'arrête jamais. C'est un passionné, un touche-à-tout qui se renouvelle sans cesse, un aventurier. En 1993, il se trouve à Sarajevo pendant le siège de la ville. Pour s'y rendre, il a menti à sa famille et prétexté qu'il partait faire un safari au Kenya.

« De la génération Magnum à la génération 2.0 »
« C'était mieux avant », très peu pour lui. Enrique Meneses a toujours su s'adapter aux nouvelles formes de journalisme et aux nouvelles technologies. « L'avenir, ce sont les blogueurs », déclare-t-il dansune interview accordée au magazine Jot Down en 2012. Rien d'étonnant, donc, à ce que nombre de journalistes ayant l'âge d'être ses petits enfants le considèrent comme un maître et lui rendent hommage.


Sur Twitter, Juan Luis Sánchez, cofondateur de eldiario.es, écrit : « Un blog, Twitter, podcast, ses meilleures photos sur Flickr, une télévision sur Internet. 82 ans ».
Dans l'hommage qu'elle lui rend sur son blog, Lola Hierro s'adresse à lui dans ces termes : « À 83 ans, tu étais le plus jeune de mes amis ».
Enrique Meneses n'aimait guère que des confrères des générations suivantes le considèrent comme un « maître ». C'est pourtant ce qu'il restera pour nombre d'entre eux. Un modèle. Non seulement sur le plan professionnel mais aussi d'humanité, d'audace et de simplicité. Il laisse derrière lui plus de 15 000 négatifs, des centaines d'heures de reportages, et plusieurs livres dont ses mémoires, Hasta aquí hemos llegado.



CIEN MIRADAS de Enrique Meneses from Rosa Jiménez Cano on Vimeo.

mercredi 2 janvier 2013

Bonne année, bon marronnier !

Le Nouvel Observateur commence l'année en beauté, avec le marronnier des marronniers : les francs-maçons.



mercredi 12 septembre 2012

Espagne : Youtube censure une vidéo sur demande du gouvernement

Le 13 juillet 2012, des milliers de manifestants protestaient dans de nombreuses villes d'Espagne contre les mesures d'austérité (hausse de la TVA, gel des salaires, suppression de la prime de Noël pour les fonctionnaires...), notamment devant les sièges locaux du PP.

À Barcelone, Sergi García, un jeune de 33 ans, participe à la manifestation. Il reconnait avoir perdu son calme quelques instants et avoir insultés des policiers présents, ce qu'il dit regretter (El País, 27 août 2012). Puis il jette deux œufs contre le siège du PP. Vers 23 h 30 (environ 3 heures après les faits), alors que la manifestation est terminée, Sergi rejoint la station de métro pour rentrer chez lui. Ce qu'il ne sait pas, c'est qu'il a été suivi par un policier en civil. Cinq Mossos d'Esquadra (agents de la police catalane) se jettent sur lui et, selon ses déclarations, le frappent.

Sergi passera 36 heures en garde à vue, on lui interdira de prévenir sa compagne puis il passera devant le juge avant d'être remis en liberté. Les policiers l'accusent de les avoir insultés pendant 15 minutes, d'avoir endommagé un véhicule de police, d'avoir jeté de la peinture contre le siège du PP, d'avoir résisté lors de son arrestation... ce qu'il nie. Lui accuse les policiers de coups et blessures, ce que deux consultations médicales (une à l'hôpital durant sa garde à vue puis une autre auprès de la Croix Rouge à l'issue de celle-ci)  et, selon son avocate, huit témoins confirment. Sergi présente des lésions au cou, au visage, à un bras, à la nuque, etc.

Le lendemain, des membres de la sous-commission audiovisuelle du mouvement du 15-M de Barcelone lui proposent de filmer son témoignage. Sur Youtube, cette vidéo a été vue plus de 190 000 fois.



Mais, depuis aujourd'hui, lorsque les internautes espagnols souhaitent la visionner, ils tombent là-dessus :

"Ce contenu n'est pas disponible dans votre pays suite à une demande de suppression du gouvernement."
Bien évidemment, chaque fois qu'un site supprime un contenu, cela engendre immédiatement l'effet Streisand et ledit contenu se multiplie comme des petits pains. En Espagne, le hashtag #holacensura est devenu en quelques heures l'un des plus populaires sur Twitter et des centaines (des milliers ?) de personnes sont en train de partager cette vidéo. En cherchant à faire disparaître un document au motif qu'il « portait atteinte à la sécurité des membres des Mossos d'Esquadra », les autorités espagnoles ont obtenu exactement le contraire de ce qu'elles souhaitaient : une diffusion incroyable.

samedi 21 juillet 2012

Enlèvement d'enfants : condamnation en Argentine et impunité du franquisme en Espagne

Traduction de l'article de Fèlix Martínez paru sur eldiario.es.

La condamnation à 50 ans de prison du dictateur argentin Jorge Rafael Videla pour le programme d'enlèvement des enfants des dissidentes politiques, qui étaient torturées ou assassinées à l'École supérieure de Mécanique de l'Armée (ESMA) durant la dictature militaire entre 1976 et 1983, a de nouveau mis en évidence l'existence en Espagne d'un pacte pour que les crimes contre l'humanité commis sous le franquisme restent impunis.

Entre le coup d'État du général Francisco Franco en 1936 et la fin de la dictature à sa mort en 1975, plus de 30 000 enfants ont été enlevés aux prisonnières politiques, pour les mêmes raisons et avec les mêmes techniques que celles utilisées par la junte militaire argentine.

Mais tandis qu'en Argentine, l'abrogation des lois du Point final par le précédent président Néstor Kirchner, aujourd'hui décédé, a permis de juger les responsables de crimes contre l'humanité durant la dictature, en Espagne, où le programme de disparition d'enfants a survécu à Franco, et s'est même prolongé jusque dans les années quatre-vingt-dix, le pacte pour occulter ces crimes et ne pas poursuivre les responsables est toujours en vigueur.

La seule tentative pour poursuivre les crimes du franquisme qui a été faite en Espagne, celle de l'ancien juge de l'Audience nationale Baltasar Garzón, a conduit à sa suspension, alors même qu'il avait déjà abandonné l'affaire en raison des pressions du ministère public et du gouvernement, suite à une plainte déposée par le groupe d'extrême droite Manos Limpias. Garzón n'exercera plus puisque, alors qu'il était suspendu à cause de l'affaire sur le franquisme, il a été condamné à une interdiction définitive d'exercer pour ce que le Tribunal suprême a jugé comme une atteinte aux droits fondamentaux pendant l'instruction de l'affaire Gürtel. Quelques jours après cette condamnation, l'accusation contre Garzón pour avoir poursuivi les crimes du franquisme était classée. Mais le magistrat avait déjà payé le prix pour avoir essayé d'envoyer sur le banc des accusés les responsables des crimes contre l'humanité commis pendant la dictature.

Le 26 juin dernier, tout le monde a pu voir en direct à la télévision la lecture publique du jugement de la Cour suprême argentine qui a condamné Videla à 50 ans de prison pour l'enlèvement d'enfants. Il purgeait déjà une peine de prison à perpétuité pour les autres crimes commis durant la dernière dictature.

Videla a assisté impassible à la lecture de la sentence. Un autre des accusés, Reynaldo Bignone, qui a également dirigé la junte militaire, s'est évanoui en entendant la présidente du tribunal le déclarer coupable lui aussi.

Ce dernier n'a été condamné qu'à 15 ans de prison car le nombre d'enfants enlevés était beaucoup moins important que celui attribué à Videla, auquel on a pu en imputer 34 seulement. La lecture du jugement contre Videla par la magistrate a provoqué une explosion de joie générale, tant dans la salle que dans les rues de Buenos Aires. La sentence a été reçue comme une reconnaissance et une réparation pour les victimes, en particulier par les Mères et, surtout, les Grands-mères de la Place de Mai.




Le cas espagnol, celui des enfants volés du franquisme, est un épisode pratiquement inconnu jusqu'en 2000. Cette année-là, la chaîne publique catalane TV3 a diffusé dans le magazine 30 minuts un documentaire intitulé Els nens perduts del franquisme (Les enfants perdus du franquisme), réalisé par les journalistes Ricard Belis et Montse Armengou et l'historien Ricard Vinyes.

Le documentaire a par la suite donné un livre, Les enfants perdus du franquisme (1), comprenant le travail d'enquête et la documentation qui prouvaient les thèses de Vinyes : le franquisme avait dès le début élaboré un plan systématique d'extermination des marxistes, qu'il considérait comme des êtres inférieurs, lequel ne se limita pas à la guerre et perdura tout au long de la dictature.

Le concepteur de cette atrocité fut le psychiatre militaire Antonio Vallejo-Nájera, un philo-nazi convaincu de la nécessité d'exterminer la « sous-espèce » que formaient les « rouges ». Son fort ascendant sur Franco lui permit de mettre son plan à exécution après avoir été nommé chef des Services de Psychiatrie de l'Armée.

En 1938, Vallejo-Nájera avait dirigé une étude sur les prisonniers de guerre républicains pour déterminer quelle malformation conduisait au marxisme. D'après les recherches de Vinyes, le plan a été en vigueur durant toute la dictature, bien que Vallejo-Nájera soit mort en 1960. Et il a même survécu à Franco même si, après les premières années de la Transition, son but était seulement économique.

Le travail fondamental de Belis et Armengou dans le documentaire a été de recueillir le témoignage de femmes encore vivantes qui avaient été victimes du plan de Vallejo-Nájera. Ils y sont parvenus en retrouvant plusieurs femmes dont les nouveau-nés avaient été enlevés avec la complicité de la Phalange et de l'Église catholique, lesquelles ont jusqu'à présent systématiquement refusé de délivrer l'information qu'elles possèdent à ce sujet dans leurs archives. Le résultat est une suite de témoignages déchirants.




Les témoignages contenus dans le documentaire ont eu un tel impact que le juge Garzón a abondamment cité le livre Les enfants perdus du franquisme dans l'arrêt dans lequel il a rejeté les allégations de certains défenseurs et du ministère public contre sa décision d'enquêter sur toutes les affaires de détention illégale de nouveau-nés sous le franquisme, avec la complicité de l'Église catholique et de la Phalange.

L'arrêt de Garzón est tout récent puisqu'il date du 11 novembre 2008. Dans ce long document de 152 pages, il déclare que même si les présumés coupables sont décédés, il convient d'enquêter non seulement pour déterminer qui a collaboré, à quel degré et si quelqu'un est encore vivant, mais aussi pour récupérer l'information retenue par la Phalange et l'Église et ainsi pouvoir réparer partiellement le mal fait aux victimes.

Ricard Vinyes lui-même - qui a ensuite publié un essai intitulé Irredentas sur l'enlèvement d'enfants, lui aussi abondamment cité par Garzón dans son arrêt du 18 novembre 2008 - a été un des plus enthousiastes défenseurs de la tentative de l'ex-magistrat d'éclaircir cette sinistre conspiration par la voie judiciaire.




Finalement, les pressions sont devenues insupportables pour Garzón qui a été contraint d'abandonner l'affaire, même s'il l'a transmise aux juges ordinaires des différentes villes où les délits auraient eu lieu. Malgré son abandon, les pouvoirs factuels qui étaient derrière les pressions pour qu'il abandonne l'affaire, et qui comprennent la majorité du parlement espagnol, ont décidé que le magistrat ne pouvait rester impuni.

Il a été suspendu à cause de cette affaire, mais c'est pour une autre moins honteuse sur le plan international, bien que tout aussi scandaleuse, qu'il a été condamné. Le juge qui a initié l'affaire Gürtel de corruption généralisée dans les administrations contrôlées par le PP, principalement les Communautés de Madrid et de Valence, a été condamné bien avant les accusés, contre lesquels il existe des indices plus que probants.

Cependant, les représailles contre Garzón semblent avoir eu l'effet contraire à celui recherché. Tout d'abord, les essais et les enquêtes historiques bien documentées sur l'enlèvement de bébés des prisonnières politiques du franquisme ont proliféré. Jusqu'à ce qui semble être l'ouvrage qui prouve de façon définitive le caractère systématique du plan d'extermination des dissidents politiques, El Holocausto español, publié l'année dernière par le prestigieux hispaniste de la London School of Economics, Paul Preston.

Le célèbre biographe de Franco explique que, dès le début du coup d'État du 18 juillet 1936, les militaires insurgés étaient déterminés à exterminer les militants de gauche et ceux qu'ils considéraient comme des sous-humains. Le plan de Vallejo-Nájera pour l'enlèvement des bébés des prisonnières rouges faisait partie de l'expérience générale pour éradiquer le marxisme, l'ouvriérisme et tous ceux qui défendaient ce type d'idées.



Les victimes de ces vols d'enfants semblent également avoir réuni assez de courage pour réclamer devant les tribunaux que cette affaire soit définitivement éclaircie. Et, même si les victimes politiques du franquisme savent que l'enquête n'aboutira pas, ceux qui ont vu leurs bébés enlevés après la mort du dictateur pour des raisons économiques et religieuses ont obtenu la condamnation d'un médecin et d'une religieuse.

Mais ce qui referme définitivement le cercle du parallèle entre les cas argentin et espagnol, c'est ce terme : « Plan systématique ». Il a été employé par les historiens, de Vinyes à Preston, par le juge Garzón, par la Cour suprême argentine et même par les condamnés.

En Argentine, le lien entre le franquisme et la dictature est très clair. Franco a été un modèle pour Juan Domingo Perón alors qu'il était en exil à Madrid. À son retour en Argentine et après sa victoire aux élections présidentielles de 1973, il était évident pour lui que son modèle d'État était le franquisme. La répression brutale contre la gauche a commencé sous son mandat, sous les ordres de l'obscurantiste José López Rega, chargé d'organiser le terrorisme d'État grâce à l'Alliance anticommuniste argentine, la Triple A.

C'est précisément la méfiance des militaires envers López Rega et Isabel Martínez de Perón, qui a succédé au général à la tête du pays à sa mort en 1975, qui a précipité le coup d'État de 1976. La junte militaire considérait que la paranoïa de López Rega et son appareil para-étatique ne faisaient que retarder les plans de Perón. Plans qui devaient être menés à bien directement par la structure de l'État.

(1) Les enfants perdus du franquisme, Aden Éditions, traduit par Angeles Muñoz

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Fèlix Martínez est journaliste et écrivain. Il a collaboré à Cinco Días, Avui, El Mundo, Público, La Vanguardia, La Gaceta. En 2007, il a reçu le prix de journalisme de la Ville de Barcelone pour un travail d'enquête qui a conduit à la localisation et à l'arrestation en Espagne de Rodolfo Almirón, chef de la Triple A, et entraîné son extradition en Argentine, où il est mort en détention. Il collabore aujourd'hui à eldiario.es. Il est également l'auteur de plusieurs livres. Site personnel : www.felixmartinez.net